La Lafaille en libre

CCH Léo Billon
Monsieur Enzo Oddo

Face Ouest des Drus

La voie Lafaille appartient à ces lignes qui intriguent : visibles de tous, évidentes dans le paysage, mais qui, pour autant, ne déplacent pas les foule
Mille mètres de granit compact,vertical, en face Ouest des Drus.
Une voie rare, exigeante, dont les quelques répétitions se sont historiquement inscrites dans le temps long, parfois jusqu’à dix jours d’ascension, souvent en hiver.
À l’été 2024, avec Enzo Oddo, nous sommes au pied de la face. L’idée initiale est simple, presque naïve : tenter la voie rapidement, en une journée, en s’appuyant sans retenue sur les moyens de progression artificielle. Avancer, coûte que coûte. Pieds sur les pitons, tirage sur les friends et les birdbeaks, et aussi, bien sûr, du libre : tout est bon pour gagner de la hauteur et du temps.
C’est au cœur de cette ascension rapide qu’une idée prend forme.
Et si cette ligne pouvait être parcourue autrement ? Et si elle se prêtait à l’escalade libre ?
L’idée, d’abord incongrue, s’impose.
Le projet naît là, avec la certitude qu’il demandera du temps et un changement radical de rythme.

Revenir pour comprendre

Le 28 juin 2025, nous revenons dans la face Ouest des Drus avec une intention claire : grimper lentement. Portaledge, bivouacs, vêtements chauds, journées longues. Nous acceptons de laisser le temps faire son œuvre.
Les premières longueurs, plus accessibles, sont gravies à vue, en libre. Le rocher est bon, l’escalade évidente. Les longueurs clés, plus raides, plus exigeantes, sont décortiquées avec attention ; les méthodes se mettent en place, et la réussite semble possible. Les conditions sont idéales : météo stable, eau accessible, soleil généreux. La paroi, réputée austère, paraît presque hospitalière.
Cette impression ne dure pas.

L’été n’est pas toujours estival

Dès le mois de juillet, la face change de visage. Un médiocre créneau, du 10 au 12, avec une météo instable et froide, transforme l’ascension en une expérience presque hivernale. Le vent s’engouffre dans la paroi, l’humidité s’installe, les températures chutent. Grimper nécessite veste et pantalon en doudoune, même dans les longueurs techniques.
Nous choisissons malgré tout de poursuivre le travail.
Nous prenons le parti d’ajouter quatre spits dans la longueur clé en 8b+.
Digression.
En bas, dans la vallée, les ayatollahs de la sacro-sainte éthique préparent déjà le bûcher pour nous brûler et conjurer nos péchés. Enzo, les pieds gelés, se délecte de l’image : au moins, il y fera chaud !
Nous repérons la suite de l’itinéraire, ouvrons une variante, ajoutons quelques points, puis traçons deux nouvelles longueurs afin de prolonger la difficulté.
Mais dans ces conditions, caler les méthodes devient impossible. Le froid empêche toute précision. La frustration s’installe, et nous redescendons en vallée, accueillis par une chaleur qui tranche violemment avec ce que nous venons de vivre là-haut.

Du repérage, au basculement

Début août, l’objectif est modeste : fignoler, continuer à préparer la voie pour tenter de l’enchaîner la prochaine fois.
Le 5 août, pour gagner du temps, nous accédons directement aux longueurs clés en évitant les cinq premières longueurs du bas de la voie.
Le premier 8a est finalement rapidement enchaîné. Le 8b+ tombe peu après sous les doigts d’Enzo. À cet instant précis, la dynamique change. Ce qui devait rester un simple travail préparatoire devient une tentative sérieuse d’enchaînement. Enzo sait qu’il ne reviendra pas, il va la faire là, maintenant.
Pour moi, la longueur en 8b+ résiste davantage. Elle demande du temps, de la patience, et laisse un goût amer en fin de cette première journée. Nous installons le bivouac au pied de la longueur. Je m’endors avec la certitude qu’il ne me reste que quelques essais le lendemain. Ensuite, il faudra continuer, quoi qu’il arrive.

Le moment suspendu

Au matin, le froid est vif. Sortir du duvet est difficile, presque violent. L’échauffement se fait dans la douleur. Assis sur le portaledge, je garde mes chaussons contre moi, cherchant à préserver un peu de chaleur. Enzo me parle calmement. Il est confiant. Sa sérénité contraste avec l’agitation intérieure qui m’envahit.
Puis, peu à peu, les doutes se taisent. Ma respiration s’apaise. Les gestes reviennent. Je sais exactement ce que j’ai à faire.
Je m’engage dans la longueur.
Les premiers mouvements passent de justesse, puis l’escalade s’enchaîne. Les cris, l’effort, la concentration remplissent l’espace. Jusqu’au moment où la main attrape le bac final, sous le relais. Le soulagement est immense, suivi presque aussitôt par cette réalité propre à la grande voie : le plus dur n’est peut-être pas derrière nous.

Continuer vers le haut

La suite s’enchaîne rapidement. Enzo ouvre la voie, repère, marque les prises, puis enchaîne les longueurs dures avec efficacité. À mon tour, j’enchaîne, guidé par ses indications.
Nous atteignons enfin la niche des Drus, bivouac suspendu et spectaculaire, un peu au-delà de la moitié de la paroi. Au-dessus demeurent les deux nouvelles longueurs, dont le niveau reste incertain. La fatigue s’accumule, et l’inconnu maintient une tension constante. Enzo, imperturbable, prépare le repas.
Le lendemain, dans le même style que la veille, nous enchaînons ces dernières difficultés, malgré le froid persistant.
Il reste alors la sortie, longue et facile.
Enzo est totalement désintéressé, peu motivé à l’idée d’aller jusqu’au sommet.
Pour ma part, mon ego et mon irrépressible côté alpiniste m’y attirent. J’use de toutes mes capacités de persuasion pour finalement le traîner, contre son gré, jusqu’à la vierge du Petit Dru.
Au sommet, la joie est là, mêlée à la satisfaction et à l’apaisement.
Mais très vite, un sentiment plus diffus s’installe : celui du vide qui suit les projets longs et exigeants.
La Lafaille est désormais gravie en libre.
Reste une question, simple et sans réponse :
que faire, maintenant ?

Post-scriptum

Lors de l’enchaînement, nous n’avons pas parcouru les cinq premières longueurs, déjà gravies à vue lors de l’ascension à la journée en 2024, ainsi que lors de la première journée de repérage cet été.
Les ayatollahs peuvent rajouter quelques bûches sur le bûcher…
Au-delà de ces débats, il nous semble que la suite logique pour cette voie est claire :
être parcourue intégralement en libre, à la journée.

*Escalade libre
En escalade libre, le grimpeur progresse en utilisant uniquement son corps et les prises naturelles du rocher (mains et pieds). Le matériel : cordes, mousquetons, pitons, friends ou spits ; sert uniquement à assurer la sécurité en cas de chute, mais jamais à aider à monter.

*Escalade artificielle
En escalade artificielle, le grimpeur utilise le matériel comme moyen de progression. Il peut tirer dessus, se tenir dessus ou monter dans des étriers pour avancer lorsque le rocher ne permet pas de grimper uniquement avec les prises naturelles.