La Saga des barbares

CCH Léo Billon

En 2016, en redescendant des Barbares, lors d’un rappel, un de mes gants m’échappe.
Je le regarde disparaître, happé par la verticalité. Il plonge le long de la paroi, sans dévier, sans ralentir.
J’ai le temps d’en suivre toute la trajectoire, il trace sa route. Aucune vire ne l’arrête, aucun relief ne le freine. Il finit sa course au pied de la voie, où je le récupérerai plus tard. À l’époque, je n’y prête pas plus d’attention…
Les Barbares marque mes débuts dans le mixte.

Dry, mixte… peu importe le nom : grimper en piolets et crampons sur du rocher. Une pratique encore jeune, en particulier dans le massif du Mont-Blanc, où la cotation maximale atteint alors le M8+.
Une difficulté qui, en réalité, reste modeste. Ces lignes sont régulièrement parcourues à vue. Même à l’ouverture, elles sont parfois enchaînées d’emblée, y compris par des grimpeurs qui ne pratiquent pas le dry de façon assidue. J’en fais moi-même partie : quelques sorties par an, quatre ou cinq au grand maximum, toujours en contexte montagne.
Pour moi, cela révèle une évidence : la discipline n’en est encore qu’à ses balbutiements.

L’hiver dernier, l’envie me prend d’aller voir plus loin. De chercher des longueurs qui sortent de l’ordinaire, où la difficulté franchirait un cap.

Et cette ligne, tracée des années plus tôt par la chute de mon gant, me revient en mémoire.
Le lieu est idéal pour pousser le curseur. Une paroi raide, un rocher suffisamment compact, mais pas trop pour autoriser le jeu des lames, une hauteur raisonnable pour prendre le temps, et une face nord qui impose le mixte. Un laboratoire naturel.
Son seul défaut ? Être planté au fond du looong glacier d’Argentière.

Amaury se laisse convaincre sans trop de résistance. Trois jours de vivres, un portaledge, des lames affûtées et l’envie d’en découdre. Tous les ingrédients semblent réunis.

Mais le pari tombe à plat. Nous ouvrons de nouvelles longueurs… bâtardes, en M8/+. Intéressantes, certes, mais pas révolutionnaires. Une suite logique aux Barbares originels.
La série est lancée.
Mais ce n’est toujours pas ce que je cherche.
Je ne demande pourtant pas grand-chose. Un ou deux passages en piolets inversés, quelques crochetages fuyants, ce genre de terrain où l’équilibre se gagne plus qu’il ne se force.

La muraille qui ferme le fond du glacier n’a manifestement pas livré toutes ses secrets. Je décide de laisser le matériel au pied de la paroi. Une autre ligne s’impose à moi.

Cette fois, c’est Enzo qui m’accompagne pour une aventure hivernale. Dès le parking, il regrette à moitié de s’être laissé piéger dans ce frigo à ciel ouvert. Et lorsque ses lames mordent le rocher, le doute se transforme presque en certitude.

Pourtant, le temps d’une longueur, quelque chose se passe. Une forme de satisfaction inattendue. Fugace. Suffisante. L’expérience lui suffit. Pour lui, l’aventure du dry s’arrête là.

Me voilà donc seul (avec le soutien indéfectible d’Enzo depuis le bas) face à la longueur que j’attendais.
Je commence par la gravir en escalade artificielle. Les Bird Beak claquent, fusent, trouvent plus ou moins leur place. Le verdict est clair : même en artif, c’est sérieux.

Il faut maintenant traduire cette ligne en gestes, décrypter les crochetages possibles, imaginer un chemin qui n’existe pas encore. N’évoluer qu’à la pointe des lames.

Comme en escalade libre, les mouvements apparaissent peu à peu. Les placements s’enchaînent. Ça passe. Mieux : ça fonctionne. Une euphorie brève, vite rattrapée par la réalité. Les dix derniers mètres sont engagés, protégés uniquement par des Bird Beak douteux, plantés dans un rocher qui ne pardonnera pas l’erreur.

Enzo me mouline depuis le pied de la longueur.
Pas de sac à magnésie où plonger les mains pour se rassurer.
Plus qu’une option : y aller.

Sans traces, sans repères visuels. La mémoire prend le relais.
Je me place. Je crochette. J’appuie. Je délaie. Je tords les lames. Je me perds un instant. Et je serre les fesses sur la fin.
Puis le relais arrive enfin.

Une satisfaction discrète, mais profonde : j’ai trouvé ce que je cherchais. Quelque chose d’un peu plus dur. Un peu plus exigeant.
La suite de la voie, en revanche, retombe rapidement. Trop facile, ça manque d’homogénéité.
Peu importe.

Une nouvelle page s’ajoute à la saga des Barbares.
Et surtout, cette ouverture marque le début de quelque chose.
Une série pilote.
Une promesse.
Et sans doute, de belles lignes à venir.

Les Barbares 2

Les Barbares 3